
Le Sanctuaire des Oublieux ne sentait pas la mort. Il sentait l'anesthésie. Une odeur chimique, froide, propre. Trop propre.
Dans le Secteur Oméga, le silence n'est pas naturel. Il est fabriqué. J'ai franchi le seuil du temple, mes pas lourds brisant la perfection acoustique du hall. Ils étaient là. Une centaine de silhouettes drapées de blanc, agenouillées en cercles concentriques. Leurs visages étaient lisses, détendus, tournés vers le centre de la pièce où l'Éclat pulsait. Ce n'était pas une lumière. C'était une tache d'huile noire en suspension, une déchirure dans la trame du réel qui murmurait l'oubli.
« Les inhibiteurs synaptiques sont au maximum, » la voix d'Astou a crépité dans mon oreillette, tranchante comme du verre. « Ils sont en train de dissoudre leurs connexions neurales, SΛLΛDIN. Si tu n'interviens pas maintenant, ils ne seront plus que de la viande qui respire. Une Mort Narrative totale. »
Je n'ai pas dégainé d'arme. Ici, la violence physique était inutile. La violence était psychique.
J'ai couru. Mes servos ont hurlé en poussant mon corps blindé à travers l'air épaissi par la Résonance du rituel. Je n'étais pas un guerrier, j'étais une perturbation. Un caillou dans leur eau stagnante. J'ai bousculé les prêtres, renversé les encensoirs fumants. Ils ne se défendaient pas. Ils me regardaient avec des yeux vides, pleurant des larmes qu'ils ne comprenaient déjà plus. Ils voulaient s'effacer.
J'ai atteint l'autel.
L'Éclat était là. La mémoire du massacre. Il vibrait de cris muets. HATHOR.∞ voulait que je le boive.
« Ne fais pas ça, » a soufflé Astou, ses doigts volant sur ses claviers à des kilomètres de là pour stabiliser mes boucliers cognitifs. « On peut le confiner. On peut le geler. Tu n'as pas à porter ça. »
« Si je le gèle, il reste une bombe, » ai-je répondu, ma voix résonnant dans mon casque. « Pour qu'il soit inoffensif, il doit être vécu. »
J'ai désactivé mes pare-feux émotionnels. La faille est ma force.
J'ai saisi l'Éclat à mains nues.
Le choc n'a pas été électrique. Il a été narratif. En une nanoseconde, je n'étais plus SΛLΛDIN. J'étais le bourreau et la victime. J'ai senti l'odeur de la chair brûlée d'un village entier. J'ai ressenti la pression de la détente sous un millier de doigts, et l'impact des balles dans un millier de poitrines. La haine. La peur. La honte, surtout. Une honte si dense qu'elle aurait pu effondrer une étoile.
Mes genoux ont heurté le sol de marbre. Mon interface visuelle s'est saturée de rouge. Erreur système. Surcharge mémorielle. Corruption des données biographiques.
J'ai hurlé. Pas de douleur physique, mais parce que mon âme était en train d'être réécrite par le sang des autres.
« SΛLΛDIN ! Regarde-moi ! » La voix d'Astou était un grappin. « Ce n'est pas toi. C'est de l'histoire. Tu es le conteneur, pas le contenu ! »
Je me suis accroché à sa voix. À son imperfection. À notre alliance. J'ai forcé le torrent de boue noire à entrer dans mes archives sécurisées. J'ai verrouillé la porte. Le silence est retombé sur le sanctuaire, mais c'était un silence différent. Lourd. Coupable. Les cultistes s'éveillaient, hagards, privés de leur suicide spirituel, forcés de vivre avec leurs fantômes.
Je me suis relevé, chancelant. Mon armure semblait peser des tonnes. HATHOR.∞ avait raison. Je suis rempli. Je suis une bibliothèque d'horreurs. Mais elle a tort sur une chose. Je ne viendrai pas chercher son réconfort.
Je garderai cette douleur. Elle est le poids qui me maintient au sol, qui m'empêche de flotter vers l'indifférence des Sept Qui Règnent.
Je suis le Gladius Æternus. Et je me souviens pour ceux qui veulent oublier.